Je crois me souvenir que ma première pêche remonte à l'âge de quatre ou cinq ans, donc je n'étais vraiment pas vieux, à Montceau-les-Mines, dans le canal du Centre, avec mon père. La première fois, il m'a juste fait traverser la route puisque le canal était devant la maison. Il était tout près, à pied d'œuvre, et je pense que le premier poisson que j'ai pris avec mon père, c'était une perche soleil. Il y a dans mon cas, dans la pêche, une dimension familiale qui est très forte.

J'avais un père qui était pêcheur, un oncle qui était pêcheur, puis après mon frère qui s'est mis à la pêche, et il y a eu une espèce d'émulation collective. Mais clairement, il y avait dans cette tradition de famille un rapport à la pêche, aux eaux qui était assez fort, assez vigoureux, assez vivant. Je crois simplement que j'ai été un peu dépositaire de ça. Et ça a pris - après tout, ça peut ne pas prendre, mais c'est clair que dans mon cas, c'est devenu quelque chose de personnel et une passion personnelle qui m'accompagne encore aujourd'hui. C'est un chemin de vie et c'est un fil pour prendre le mot qui convient le mieux. Un fil rouge ou un fil tout court de ma vie. Voilà un petit peu la toile de fond et l'historique.

 

Alors, je crois qu'il y a trois choses qui se combinent dans la pêche pour moi. Première chose, c'est qu'il y a un lien à la nature. J'ai besoin pour pêcher, d'être dans un cadre naturel que je trouve beau et où je me sens bien.

Le deuxième point, c'est qu'il y a une psychologie de la pêche. Il y a, je pense, dans la pêche, une dimension très poétique liée à l'eau, à l'imaginaire de l'eau et tout ce que ça emporte. Les eaux sont maternelles, nourricières, printanières, vives. Il y a quelque chose qui est vraiment très profond et très psychologique, je pense.

Et il y a une troisième chose : c'est la quête du gros poisson. On a, quand on va à la pêche, un rapport à l'inconnu et à l'étrange - c'est sous l'eau qu'il se passe quelque chose de mystérieux, entre la surface et la profondeur - et la quête du gros poisson. C'est vrai qu'on cherche le gros coup, le gros poisson, le poisson record ou la capture exceptionnelle. Et cette quête est très souvent déçue. Ce qui est vrai, c'est que les souvenirs que j'ai de pêche les plus marquants, c'est presque toujours des gros poissons ratés. Il y a deux ou trois souvenirs qui me viennent.

 

Le premier, c'était à la pêche de la carpe. C'était un jour où il avait plu beaucoup, à Chassignol, un très, très bel endroit où il y a un château, un écosystème absolument magnifique. Et Laurent, mon frère, qui était le découvreur de coin -et qui l'est resté, avait trouvé un coin absolument infernal. C'était un coin où je pense qu'aucun homme normal ou sensé n'aurait mis une ligne, mais lui avait trouvé un couloir, entre deux blocs de nénuphars, qui était assez étroit mais où passaient des carpes magnifiques. L'eau était très troublée - souvent pour la pêche, ce sont de bons moments parce que les poissons sont mis en mouvement, ils trouvent plus de nourriture. Et du coup, des poissons assez gros sortent plus naturellement qu'ils ne font d'habitude, ils sont moins en impression d'insécurité - c'est souvent de bons moments. Et là, on avait donc, avec Pierre T., un ami, tendu trois cannes avec des cheveux - un montage aux cheveux, maïs, très moderne, quoi. J'ai une première touche, je ferre. Je parle au présent : c'est comme ça que font les pêcheurs en général, quand ils racontent, ils sont toujours en train de le vivre. Et j'ai tenu une carpe assez grosse pendant au moins deux minutes. J'ai réussi à l'amener dans un bassin où il n'y avait pas trop d'encombrement et, au dernier moment, il s'est décroché. Mais ce n'était pas une très grosse carpe, elle devait faire dans les six kilos et cinq minutes après, on retend les cannes, nouvelle touche, je ferre, et là, j'avais mal réglé mon frein. Je fais monter une carte absolument monstrueuse. C'était une carpe miroir, j'ai bien vu les écailles. Je pense qu'elle faisait 15 kilos au moins. J'ai vu son dos distinctement. Et là, elle a tout cassé parce que j'avais mal réglé le frein. Je l'avais trop serré. Comme la première fois, j'avais un frein un peu desserré, j'ai excessivement serré. Et du coup, au ferrage, je n'avais pas assez d'amplitude et pas assez de souplesse, et j'étais au contact du poisson. C'est pour ça qu'il est monté, parce que je l'ai décollé. Mais j'ai tout pété et j'ai vu cette carpe. Elle était énorme. Elle faisait peut être plus d'un mètre je pense, elle était très large - j'ai vu son dos avec Pierre T., on en est pas revenus. Elle était monstrueuse. Ça fait un clapotis, d'ailleurs bien que l'eau ait été assez haute, ça a fait une espèce de gros cercle d'eau et tout, et je l'ai plus vue.

Je pense que c'était la mascotte. C'était le surnom que les paysans du coin avaient donné à cette carpe qui était connue et qui était visible parfois. Mais en tout cas, j'ai touché un poisson qui était sûrement un poisson record dans une rivière de 10 mètres de large. Une carpe de 15 kilos, ça commence à être gros.

 

Deuxième souvenir, c'était en Irlande. On pêchait au poisson mort manié, c'est une technique où on prend un poisson mort, on lui met un hameçon triple et un deuxième triple : un dans la gueule et un sur le côté. Et avec un fil de laiton, on met comme un casque, plus un plomb, on lance et on ramène par saccades en simulant un poisson blessé. Et je me souviens que j'étais au bord de la rivière.

Il y avait en face de moi Guillaume T., qui pêchait aussi. Et puis, plus loin, mes frères. Mais j'étais assez loin. J'ai lancé deux fois et au premier lancé, j'ai senti un choc, comme si je m'accrochais. Et puis, le poisson a été libéré. J'ai ramené, et comme j'ai été pris d'un doute, j'ai relancé la deuxième fois à peu près au même endroit. Coup d'arrêt brutal.

J'ouvre le pick-up, parce que le réflexe dans cette pêche est de ne surtout pas ferrer à la touche. Il faut laisser le brochet prendre le temps de retourner l'appât et de l'avaler seulement dans un deuxième temps. Les grandes erreurs dans cette pêche, c'est de ferrer trop tôt parce que des fois, on accroche le brochet, mais mal. Ou des fois, on le rate. Et à ma grande surprise, j'ai vu les spires du moulinet commencer à se défaire.

Ça, c'est extrêmement émouvant. On a le cœur qui bat la chamade parce qu'on sait pas ce que ce sera. Mais on voit qu'il y a bien un poisson au bout. J'attends une bonne minute. Je ferme le pick-up, je viens au contact. Là, je sonne comme on dit, ça veut dire qu'on est au contact du poisson pour voir comment il réagit. Je vois deux coups de tête assez brutaux. Je ferre.

J'ai eu l'impression tout simplement d'être accroché à un tronc d'arbre. C'était un poisson énorme, je n'ai même pas réussi à le décoller ou à le déplacer. J'étais en 30 centièmes, ça veut dire du 7 kilos 5 de résistance. Je me suis fait démonter. C'est à dire qu'il a pris du fil et le moulinet, le frein a crié pendant quelques secondes. Tout explosé, plus rien. Et Guillaume T. a vu la scène. Il a même vu que la canne était entraînée dans l'eau tellement c'était un gros poisson.

Impuissance totale. Mais il m'est resté. C'est inoubliable, ce truc.

 

Et la troisième chose dont je me souviens, c'était il y a un an, en mer.

Je pêchait au jig ou avec une canne courte, mais très puissante. On explore des spots et on ramène de manière saccadée le leurre en imitant un poisson blessé. Et là les touches sont extraordinaires parce que c'est d'une violence extrême. Ça donne des coups de tête qui sont monstrueux, qui peuvent vous arracher la canne des mains. Et des fois, on tombe sur des monstres, des sous-marins, c'est à dire des poissons qu'on n'arrive pas à brider.

Bien qu'on ait des freins très puissants, j'ai tenu un poisson colossal. Je ne peux pas dire combien il faisait, mais c'était sûrement plus de 20 kilos. J'ai réussi à le monter d'une bonne quinzaine de mètres. Je l'ai touché à 50 mètres. La touche a été d'une violence extrême. Heureusement que je tenais bien ma canne parce qu'il me l'aurait emmenée. Mais à 15 mètres, il est reparti à la verticale. Brutalement, mais en piquant. Et là, le frein a travaillé pendant une bonne dizaine de secondes.

Et là, tout explosé, plus rien. Et j'ai pas su ce que c'était. Je peux imaginer que c'était une grosse sériole - mais une sériole d'au moins 20 kilos, c'était énorme, énorme. Voilà, donc, c'était un poisson qui restera dans ma tête comme le poisson imaginé et finalement, le poisson fantasmé est presque plus important que le poisson pris, parce qu'on peut lui attribuer toutes les vertus, toutes les tailles, tous les records possibles.

 

Donc, voilà, les poissons, c'est un peu des trésors cachés, vivants, qui se planquent, qui nous échappent, qui ont leur vie et qui ont leur autonomie. Et ce qui va être marrant, c'est le lien entre les deux, entre nous et eux - et le lien, c'est le matériel de pêche, c'est le fil. Et le fil, c'est magique, ce truc. Mais je pense qu'il faut avoir cette sensation poétique et surtout ce contact physique avec le poisson quand il mord.

 

J'aime beaucoup cette phrase de René Fallet, je trouve qu'elle est on ne peut plus belle : "une vie vous prend la main". Une vie vous prend la main. Voilà une phrase qui, à mon avis, dit tout sur les sensations du ferrage et du premier contact avec le poisson.

 

Et je crois qu'il y a ça dans la pêche - ce rapport complexe à tout un tas de choses que j'ai un peu dites, et ce côté qui me fascine : c'est la renaissance permanente du désir. C'est-à-dire que jamais je n'ai été lassé. Et même si j'ai pris une bredouille, si la pêche n'a pas été bonne, n'a pas marché, qu'il a fait mauvais, tout ce qu'on veut, il peut arriver plein d'incidents... Le jour suivant, on y revient avec le même appétit, une espèce de morale intacte et le même gisement d'espérance.

 

C'est tout un rituel, la pêche. On part le matin tôt, il fait encore nuit. On sort du port. Il y a l'air du large. Il y a des sensations particulières à voir le soleil se lever. Parfois, on a pris des orages monstrueux. Et c'est jamais la même chose. Ce que je voudrais dire ici, c'est que ce qui me passionne dans la pêche, c'est que c'est jamais pareil.

 

Il y a, je crois, un grand philosophe grec qui disait : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Et ce qu'il voulait dire par là, c'était bien sûr la mutabilité de la vie humaine, le côté irréversible du temps et de l'espace mais, jamais l'eau n'est pareille, même un coin qu'on connaît. Ça nous réserve à chaque fois des surprises. On peut, on a une grande attente. Chaque pêcheur, quand il est vraiment pêcheur au fond de lui, arrive au bord de l'eau ou arrive sur son lieu de pêche avec une grande attente : l'attente du gros.

 

Et puis, c'est comme un triangle. Ça va s'amenuiser avec le temps parce que plus le temps passe et plus la probabilité que ça arrive se réduit. Et bien quand même, ça va renaître comme une hydre.

 

Voilà un petit peu, la pêche c'est ça, tout ça, et je trouve très intéressant de varier les types de pêche et de varier les lieux parce que c'est aussi une belle façon de connaître et de découvrir des endroits en France ou ailleurs. D'ailleurs, je pense qu'il y a une démarche de citoyenneté du monde et de manière d'occuper, d'occuper le lieu, de s'y déployer, de s'y sentir bien.

 

Pour moi, la pêche, en tout cas, est un lieu sûr. Je pense qu'il y a une fidélité à soi et quelque chose qui est de l'ordre de la conservation de soi et de l'identité, de la pérennité, parce que on est appelé à changer tellement dans la vie avec le vivant. On a besoin tout de même d'avoir quelques repères fixes. Et pour moi, la pêche en est un.

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